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Eloge du juste

Yan de Kerorguen, le 4/03/2015

Nous célébrons cette année le 70ème anniversaire de la libération des camps nazis. Et cela se déroule dans une atmosphère délétère d’antisémitisme comme nous n’en avons jamais connu. Ces circonstances amènent à rendre hommage à une figure trop méconnue dans l’univers de l’engagement en Europe ; celle des « Justes » dont l’action discrète est demeurée méconnue en France jusqu’à l’entrée en janvier 2007 des 2700 Justes français au Panthéon.

« Pendant la guerre, c’est en France que l’on a été le plus fraternel. » avait déclaré à cette occasion Simone Veil, présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Cet élan solidaire, en France, a permis de sauver la vie de milliers de Juifs pendant la seconde Guerre Mondiale. La proportion en France, aussi cruelle fut-elle, a été de 30% tandis que 90% des juifs polonais, 80% des Juifs hollandais et des Juifs Grecs furent exterminés.

La reconnaissance à leur juste mesure des « Justes parmi les Nations » qui ont spontanément et naturellement accueilli et sauvé, à leurs risques et périls, des milliers de Juifs menacés par le nazisme, sans revendiquer un quelconque brevet d’héroïsme, revêt une importance éducative essentielle pour les générations nouvelles. Les Justes ont montré que même dans des circonstances tragiques, bravant la peur et les risques, on peut de façon individuelle ou à plusieurs, sans forcément épouser une cause partisane, s’opposer au “terrible” et à l’ignoble. Les actes des Justes prouvent qu’il est possible d’apporter une aide sans avoir d’armes ni de moyens, sans rechercher aucune récompense ou compensation en contrepartie de l’aide apportée. Chacun d’entre eux était conscient qu’en apportant cette aide, sa vie, sa sécurité ou sa liberté personnelle étaient menacées, les nazis considérant l’assistance aux Juifs comme un crime.

Pourquoi parler des Justes ? En ces temps où l’évocation de la guerre n’a jamais été aussi présent dans nos esprits, qu’il s’agisse de l’Ukraine, vingt ans après la Yougoslavie, ou du djihadisme terroriste, en ces moment ou l’antisémitisme exprime une virulence rarement atteinte (attentats contre les synagogues, slogans antisémites dans certaines manifestations, profanation des cimetières, atteintes personnelles …), en cette période ou l’Europe peine à trouver sa stabilité et doit faire face à des crispations nationalistes menaçantes, le rappel de l’engagement citoyen spontané est une priorité. Et l’exercice de la mémoire est au premier plan, comme le pense Patrick Cabanel, dans son livre « Histoire des Justes en France ». (Armand Collin. Paris 2012). « La mémoire, qu’elle soit nationale ou communautaire, a une réelle perspective performative : se souvenir, c’est aussi agir », soutient-il.

Dans ce monde sans mémoire, du tout et son contraire, nous titubons de l’un à l’autre. Tel désespérant de trouver une voie. Dans cet univers du « tout est équivalent » où toutes les opinions se valent, nous errons, aveugles, dans une sorte de conformisme social, incapables de reconnaître le beau, le bien, le juste.

Malaise dans la civilisation, annonçait Freud en 1929 dans un ouvrage célèbre où il se demandait si les progrès de la culture étaient à même de résister à la pulsion de mort. Ce climat renvoie chacun à ses contradictions, à ses humeurs, à ses difficultés à trouver la mesure des choses. Chaque être est contradictoire et souvent versatile, parfois sans s’en rendre compte. Nos prises de position flottent. Ce que nous aimons souvent dans le soleil, c’est le petit coin d’ombre et, même si nous aimons la lenteur de la contemplation, la vitesse nous apparaît parfois grisante. Nous serions donc voués à une sorte d’incohérence naturelle, dans nos sensations, et nos jugements. Dans l’état un peu bipolaire dans lequel se trouve nos sociétés modernes, avec des phases de dépression, nous sommes parfois surpris par nos capacités de résilience et de sursaut comme celui du 11 janvier 2015. Certains ont cru à un mouvement durable de la citoyenneté, d’autres ont pense qu’il ne fallait pas s’illusionner.

Rares sont ceux qui ont d’emblée raison. Car la raison se construit. Elle n’est pas naturelle. Elle se travaille. Peu de gens savent tirer grandeur de leurs contradictions internes. Au lieu d’en faire une dynamique de vie, un ouverture vers l’altérité, d’en extraire une vérité, ils en expriment la fatalité. Ils accélèrent en freinant et ils dérapent, le plus souvent. Pour éviter de faire face à leur vérité, ils neutralisent leurs émotions, ou bien ils s’extrémisent dans la foi ou l’idéologie, des fois que l’illusion serait remède. Le contradictoire devient neutre, se la boucle, s’installe dans l’oxymore, ce paradoxe du clair et de l’obscure qui ne donne lieu à aucune réconciliation. Au lieu de saisir ses contradictions pour en faire des outils de pensée ou de conduite, le contradictoire les gaspillent. Comme le dit Cioran, « on passe gravement d’une contradiction à une autre, nous en éprouvons tant à la fois que nous ne savons plus à laquelle nous attacher, ni laquelle résoudre ».

En marge de cette confusion du penser et de l’agir, le Juste affirme sa différence. Il est celui qui précisément voit « juste ». On se trompe en voyant dans son acte une quelconque neutralité. Le juste n’est pas neutre. Il évite de neutraliser. Il refuse de relativiser. Il est le contraire du « relativiste » qui accepte l’idée que les préférences personnelles en matière de goût ne se discutent pas vraiment et s’équivalent. Au contraire, iI y a quelque chose d’absolu dans le geste du Juste. Quand sa raison dit une chose, son coeur dit la même chose. Il ne connaît pas l’injonction paradoxale. Il fait un choix qui emprunte à la lucidité et à l’humanité. Il lui est naturel de sauver l’autre. “Sans savoir nager, se jeter à l’eau pour sauver quelqu’un, c’est aller vers l’autre totalement” » écrit le philosophe Emmanuel Levinas. Cela fait partie de la vie, cela fait partie de l’humain. L’idée même de l’humain implique la fraternité « avoir l’autre dans sa peau, sans réciprocité » ajoute Levinas. La raison du juste est un modèle, un modèle d’humanité, la figure d’un engagement solitaire, mais souvent appuyée par des réseaux de solidarités humanitaires ou religieux,

Le juste ne rentre pas dans la catégorie du courage, le courage dont l’histoire nous montre parfois les trahisons intimes, et le glissement vers la lâcheté. La fierté n’offre pas de grille de lecture convenable, car on est, tour à tour, lâche et courageux. Il y a une dialectique du fou et du sage dans le courage et la lâcheté qui est largement contextuelle. Il est plus facile de risquer sa vie quand on n’a rien à perdre, pas d’enfant, pas d’avenir que quand on a des responsabilités. La catégorie du juste est au delà de la fierté, au delà des dialectiques du pur et de l’impur. Il habite dans l’univers de la dignité, du désintéressement égotique. Le moi ne l’intéresse pas. Figure solitaire le Juste est en cela singulier qu’il refuse les habituelles catégories de l’image de soi.

La question se pose : mais de quel engagement s’agit-il ? Est-ce celui d’Emile Zola lorsqu’il écrit J’accuse pour défendre Dreyfus, Zola pour qui « la vérité et la justice sont souveraines, car elles seules assurent la grandeur des nations » ? Ou bien est-ce celui de « l’honneur du peuple » dans lequel se place l’identité ? Cet honneur qu’évoque Charles Péguy, défendant Dreyfus au nom de la célébration des racines et l’exaltation du « silence des aieux », au nom de la France éternelle.

Un peu des deux sans doute. Mais cela semble indicible aux yeux du juste. L’idée de justesse ne renvoie pas seulement au droit, au respect des lois qui définissent ce qu’il est permis de faire dans une société, à la justice en tant que vertu morale. Elle ne se réfère pas non plus directement à un quelconque sentiment d’identité. Le juste est animé par un jugement plus personnel, plus intime. Une sorte d’intime conviction sur ce qu’il convient de faire dans telle ou telle situation complexe, associée à la capacité de percevoir d’un coup d’œil ce qui est juste, ce qui est faux. L’attitude juste est un alliage subtil de raison et de ressenti qui évacue quasi naturellement la dissonance et le parasitage pulsionnel. La justesse de son engagement relève en partie de la vérité mais d’une vérité plus intérieure, qui s’impose clairement, comme une sorte d’évidence, dans le souci bien pesé que le respect de soi ne va pas sans le respect de l’autre. Bref, le juste est celui qui intègre la mesure des choses sans qu’un quelconque intérêt personnel n’intervienne. Mais il s’abstient d’extrémiser. Il analyse dans l’action. il agit dans la pensée.

Rangeons dans le corpus du juste les notions d’authenticité, d’acuité, de précision, de netteté, de régularité, d’éthique. Evoquons la justesse de l’oreille et celle de l’esprit, le bien fondé, la capacité à aller à l’essentiel, le sens de la mesure et le bon sens, ainsi qu’une forme de l’élégance qui sied aux gens qui se distinguent par la justesse de leur ton. On parle de justesse de ton. On parle du chanteur qui chante juste, du bon goût du créateur, de la précision du chercheur. Il habite le champ de la vérité, une vérité singulière dont les ressorts restent secrets. Telle est la beauté du juste. D’une certaine manière le juste est en paix. Et le geste qui correspond à cet acte juste est un geste anticipateur. Il voit avant les autres. En cela le Juste est visionnaire. Il incarne une sorte de politique personnelle qui permet avec efficacité de traduire en actes la raison naturelle. Associer le geste et le juste est le plus sûr chemin de la conscience.

Pourquoi évoquer un tel assemblage ? Peut-être parce qu’il fonde les éléments d’un traité de savoir vivre en politique, bien utile aujourd’hui ? C’est dans la pratique du juste et du geste que se trouve la cohérence ou le « bon sens » qui nous rend en mesure de résister au monde renversant dans lequel nous vivons.


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