L'Observatoire

L’invention du quotidien

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De natura rerum*

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette, le 9/04/2015

Beaucoup de mes amis s’étonnent de me voir vivre désormais dans un petit village d’une centaine d’habitants, au milieu des vastes plaines céréalières du Gâtinais.

« Tu ne t’ennuies pas, me demandent-ils ? Que fais-tu de tes journées ? Moi, je ne pourrais pas. Pas de cafés, pas de cinéma, pas de théâtre… » Il est vrai que j’ai vécu l’essentiel de mon existence, près de 60 ans, à Paris ou dans la petite couronne (au passage, je m’amuse d’entendre que ces communes limitrophes de la capitale qui constituaient le département de la Seine avec Paris quand je suis né, avant d’être rattachées à des départements nouveaux, vont sans doute revenir dans le giron parisien, avant mon décès. La boucle sera bouclée).

J’ai baigné dans l’atmosphère de cette ville naturellement, sans trop me poser de questions, puisque c’était ma ville natale, puisque c’était là que j’avais grandi et trouvé du travail, que j’avais fondé une famille. Même si mes parents étaient, eux, à l’origine, des « provinciaux » de l’Ouest et si je passais mes vacances entre Bretagne et Normandie, chez mes grands-parents, je n’avais pas d’attache particulière pour ces régions. Mes racines étaient parisiennes. En quel autre lieu aurais-je pu trouver un ancrage ?

Nuisances

Alors, qu’est-ce qui m’a poussé, soudain, à 59 ans, alors que je travaillais encore, à partir dans ce quasi-hameau, à 80 km de Paris ? Je pourrais évoquer des raisons économiques. Après un divorce qui m’obligeait à quitter le domicile conjugal, j’avais de quoi - sans être contraint, vu mon âge, de supplier les banques de me prêter de l’argent - m’acheter un studio de 30 m2 dans le 20e arrondissement ou une jolie maison de 150 m2 avec jardin dans un agréable village d’Île-de-France. Comme mon bureau était chez moi et que je n’avais donc pas besoin de me rendre tous les jours dans la capitale pour pointer, le choix n’était pas trop difficile. Mais, avec le recul, je crois aussi et surtout que j’avais envie de quitter Paris, sans oser me l’avouer. Car m’avouer que cette ville m’était devenue invivable, ç’aurait été reconnaître que j’acceptais depuis de nombreuses années de vivre l’invivable et de trouver ça normal.

Je me demande parfois si ce n’est pas le cas de nombreux Parisiens, ou plus encore banlieusards, qui se sentent obligés de vanter les mérites d’une conurbation dont ils subissent plus intensément les nuisances qu’ils ne jouissent de ses plaisirs. Cinéma, théâtres, concerts, musées, restaurants, la plupart de ces citadins en profitent-ils tellement ? Personnellement, je n’y allais plus guère, tant il faut désormais, pour les spectacles et les expositions, s’y prendre à l’avance pour trouver des places, tant toutes ces activités culturelles ou gastronomiques sont devenues chères et tant encore il faut se battre pour trouver une place… de stationnement. L’offre de culture et de divertissement est immense, inépuisable, mais finalement de moins en moins accessible, physiquement et financièrement.

Multitude

Je ne me rends plus que deux ou trois par mois dans la mégapole. Et à chaque fois, je suis saisi par le même sentiment. Comment ai-je pu vivre aussi longtemps dans ces rues grises, à la végétation chétive et rare, dans ces boîtes entassées les unes sur les autres, d’où l’on a du mal à apercevoir le ciel ? Comment ai-je supporté ces embouteillages toxiques, auxquels j’essayais d’échapper en circulant à scooter, ces transports en commun suffocants et bondés où chacun tente de se retirer dans sa bulle, prêt à vous écraser s’il le faut pour arriver à l’heure au bureau, ces trottoirs peuplés d’automates aux yeux vides et jonchés de corps en déréliction ? Comment ai-je ainsi pu réussir à ruser avec l’enfer de cette existence urbaine bétonnée ?

Je relis a posteriori mes tactiques de survie comme une tentative pour en adoucir l’inhumanité : travailler essentiellement chez moi en abandonnant la (relative) sécurité du salariat, rouler en deux roues malgré le danger de l’accident, prendre le risque d’un gros emprunt pour acquérir une maisonnette. J’ai préféré le péril individuel à la perdition commune. Déjà, je m’aménageais inconsciemment un ailleurs, loin de la blessante multitude (entendons-nous bien, ce ne sont pas les autres en eux-mêmes qui font problème, mais leur nombre et leur entassement dans un espace réduit).

Conglutination

Aujourd’hui, je regarde les fleurs de mon jardin sortir de terre et je me demande pourquoi je ne suis pas parti plus tôt de cette métropole devenue la « Metropolis » de Fritz Lang ? J’ai quitté le monde minéral et mécanique du labeur souterrain, qu’il décrivait dans son film, pour le monde d’en haut où l’air est encore respirable. Comment m’ennuierai-je, quand je peux marcher à perte de vue sous des ciels changeants, traverser les saisons et les champs qui passent du brun au vert et à l’or, chercher des champignons dans des forêts d’humus, chevaucher dans leurs allées de sable blanc ? Et quel mouvement irrésistible nous a tous poussés, depuis un peu plus d’un demi-siècle, à déserter l’espace des campagnes pour nous regrouper dans des cités où nous espérions vivre mieux et où nous ne perdurons plus, pour beaucoup d’entre nous, que par nécessité, parce qu’il nous semble que nous ne pouvons pas faire autrement ? Avons-nous vraiment choisi cette concentration urbaine ou avons-nous été victimes d’une pression économique qui avait besoin de cette conglutination de main-d’œuvre pour continuer de développer ses profits ?

Terre

Mais, il est possible que je me trompe, que je sois d’une autre époque. Je fais peut-être partie de la dernière génération à être restée sensible aux choses de la nature et à la nature des choses, à ne pas avoir totalement oublié le nom des arbres, des nuages et des étoiles. Peut-être, déjà, nos enfants ne sont-ils plus familiers des animaux de la ferme que sous forme de barquettes de viande et intéressés par les paysages que dans leur reconstitution numérique du Seigneur des anneaux ou d’Avatar ? Peut-être la vraie vie se construira-t-elle désormais dans un monde virtuel où la nature va peu à peu disparaître pour n’être plus qu’un souvenir des temps anciens, cultivé hors sol dans l’immatérialité des programmes d’ordinateurs ? Quant à moi, comme je n’aurai pas le temps de connaître l’heur ou le malheur de monde nouveau, je continue de me pencher humblement vers la terre avant d’y reposer définitivement.

* De natura rerum, « de la nature des choses », titre évidemment emprunté au grand œuvre du poète et philosophe latin Lucrèce (1er siècle av. J.-C.).

Lire la chronique précédente :

Qui se souvient d’Ivan Illich ?


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