Magazine octobre 2016

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Cauchemar électoral

Le journal d’un retraité par Bruno Tilliette

J’ai lu, récemment, le témoignage de psychiatres américains qui constataient que de plus en plus de patients venaient consulter parce qu’ils étaient angoissés de la situation politique de leur pays à la veille de l’élection présidentielle.

Le niveau avilissant des débats, la victoire devenue possible de l’improbable Donald Trump créaient chez eux un état de stress tel qu’ils ne pensaient plus qu’à ça et en perdaient le sommeil : comment la plus puissante démocratie du monde en était arrivée là ? Par quel aveuglement ou quel dérèglement du système, la candidature officielle d’un bouffon narcissique, n’ayant aucune autre idée politique que ses invectives, avait-elle été avalisée par le parti d’Abraham Lincoln ? Et que faire contre l’irrésistible ascension de ce personnage qui semble ne pouvoir être arrêtée que par lui-même et ses délires ?

Bouc émissaire

J’ai bien peur qu’à l’approche de la même élection française, l’année prochaine, la même angoisse ne saisisse bon nombre de nos concitoyens, dont moi-même. La primaire de la droite se déroule déjà sur fond d’une hystérie démagogique qui n’a pas grand-chose à envier à la campagne de Trump où l’immigré – forcément musulman et terroriste - joue le même rôle de bouc émissaire et doit être sacrifié sur l’autel d’un populisme désormais rentré dans les mœurs et de bon aloi.

Au pays de La Fontaine, on semble avoir oublié la morale du fabuliste des « Animaux malade de la peste ». De ce mal « qui répand la terreur » et qui s’est abattu sur la gent animale, seul l’âne, pour le modeste forfait d’avoir brouté dans une prairie monastique – « je tondis de ce pré la largeur de ma langue » – est reconnu responsable et coupable :

« Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu’il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l’herbe d’autrui ! Quel crime abominable ! Rien que la mort n’était capable D’expier son forfait : on le lui fit bien voir. Que vous soyez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. »

Ni coupable, ni responsable

Puisqu’on sait d’où viennent toutes nos difficultés, de cet islam, radicalement radical par essence, et auquel il suffit d’être rattaché peu ou prou – simplement parfois par son seul prénom - pour être condamné sans autre forme de procès, pourquoi aller chercher plus loin. Le débat est clos, ou plutôt il tourne en rond en une spirale xénophobe qui ne reconnaît même plus la citoyenneté française à ceux qui l’ont de droit, de naissance et même de cœur. Tout cela permet notamment à un des candidats à la candidature, ancien président de la République, pour ne pas le nommer, de tenter de faire oublier sa responsabilité dans un certain nombre d’affaires douteuses où, en bon avocat, il a rendu sa culpabilité directe indémontrable.

Comment est-il possible qu’un homme politique dont il est avéré qu’il ne pouvait pas ignorer qu’il ne respectait pas le code électoral en matière de financement de campagne ait le culot de se présenter à nouveau à la magistrature suprême et que, finalement, ça ne semble choquer personne plus que ça ? On s’amuse seulement à parier sur la rapidité ou la lenteur de la justice pour savoir si elle va le rattraper avant de bénéficier éventuellement d’une nouvelle immunité présidentielle. Si sa culpabilité est improuvable, jusqu’ici, au regard du droit, c’est au moins, me semble-t-il, une question de morale. Mais, pardon pour ce gros mot. La morale, l’éthique personnelle, ce sont des fadaises de vieillard dans ce monde où le cynisme, la dérision, l’égotisme, le relativisme et le profit font office de nouvelles valeurs.

Charybde et Scylla

Le pire n’est jamais sûr. Trump ne va sans doute pas l’emporter, tant il se tire de balles dans le pied, et le fils de Hongrois et petit-fils de Grec qui ne se reconnaît d’ancêtres que Gaulois ne passera peut-être pas les primaires. On l’espère, si on ne veut pas avoir à choisir, en mai prochain, au deuxième tour, entre Charybde et Scylla, entre l’extrême droite de Marine et la droite extrême de Nicolas, entre blanc bonnet et bonnet blanc, donc. L’angoisse virerait au cauchemar. L’abstention serait pour moi, et pour beaucoup d’autres, je pense, la seule possibilité. Mais ne pas voter pour l’un, c’est faire élire l’autre. Des deux côtés, le mal est infini.

En souhaitant que cette occurrence ne se présente pas, on ne peut guère se réjouir, à ce jour, des autres scénarios possibles : Hollande, ou le retour de l’enfant prodigue ? Macron, le moderne aux vieilles recettes ? Le Maire, l’homme qui était trop intelligent ? Mélenchon, l’imprécateur ? Et pourquoi pas Bayrou, l’éternel candidat ? Autant de films guère palpitants. C’est terrible, on en vient à se dire que Juppé, le vieux sage, ce serait la moins mauvaise solution en oubliant ses piètres prestations de Premier ministre et le rejet viscéral qu’il avait suscité, en 1995, quand il se tenait droit dans ses bottes.

Faute d’un réel renouvellement de la classe politique et surtout des idées qu’elle devrait porter, nous sommes depuis longtemps condamnés à faire des choix par défaut, à élire celui qui nous semble le moins pire. Et, en même temps, à cause même de cela, nous voyons monter inexorablement les extrémismes qui se banalisent, partout en Europe. Ce sont ces extrémismes qui dictent aujourd’hui le débat. Ils ont d’ores et déjà gagné la bataille des idées en imposant les leurs puisqu’au lieu de les réfuter et de les combattre hardiment, nous en discutons sans fin la teneur et la validité. Nous échapperons peut-être encore à une présidente d’extrême droite, cette fois-ci, mais si d’autres responsables politiques ne sont pas capables de présenter une alternative crédible et enthousiasmante à ses propositions démagogiques, alors tout sera possible aux élections suivantes.


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