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Bilan d’étape du Réseau Education Sans Frontières

Place publique, le 28/06/2007

Certainement moins médiatique que l’an passé, lorsque de nombreuses personnalités s’étaient publiquement engagées à ses côtés, le Réseau Education Sans Frontières continue de lutter au quotidien contre les expulsions d’enfants de sans-papiers scolarisés. Le mouvement qui doit faire face à un durcissement politique a cependant gagné en structuration et en militants fidèles.

Créé en août 2004 par des enseignants, des éducateurs, des parents d’élèves, des syndicalistes et des associatifs pour répondre aux expulsions de plus en plus nombreuses, le Réseau Education Sans Frontières regroupe à ce jour près de 200 organisations. En 2005, les actions du collectif commencent à être relayées par les médias nationaux notamment lors de plusieurs mobilisations victorieuses qui permettent d’éviter de justesse l’expulsion de lycéens. Des comédiens, des réalisateurs et plusieurs personnalités politiques affichent publiquement leur soutien tandis que des magistrats s’engagent par le biais du Syndicat de la Magistrature. Tout ce petit monde offre progressivement au Réseau Education Sans Frontières une présence à tous les étages... Oui mais quid de ce réseau qui aujourd’hui a moins la faveur de la presse ? Début de réponse...

Une structure qui se cherche

Sur la porte blindée du local, l’affichette artisanale qui signale la présence de RESF possède une fraîcheur toute particulière, quelque peu en décalage avec l’image médiatisée d’un réseau très structuré. Toutefois, le nouveau QG, un des premiers qui soit propre à un comité local de RESF, fait la fierté des militants du comité Paris Nord-Ouest qui y voient un précieux lieu de passage et de partage. « Nous sommes là avant tout pour créer du lien social », explique Marie-Cécile Plà, membre du comité local, engagée dans le mouvement depuis la création du collectif en 2004. « On n’observe pas d’évolution majeure depuis l’an dernier. C’est toujours la loterie. A dossier égal, un sans-papier est régularisé, l’autre non. Par contre, de notre côté, de nouvelles populations se font connaître : la surprise de l’été 2005 c’était la vague de familles chinoises qui sortaient de l’ombre, aujourd’hui nous avons à faire avec d’autres parcours plus variés, des familles originaires d’Europe de l’Est ou d’Amérique du Sud. Ces dernières, on les remarque moins dans la rue. »

Pour se faire entendre, les moyens d’action varient selon les cas et selon les préférences de chaque comité local (au nombre difficilement évaluable aujourd’hui) : aide à la constitution de dossier, accompagnement en préfecture, harcèlement des décideurs par différents moyens de communication, rassemblements, projections de films et parfois, quelques actions un peu plus médiatiques (voir encadré).
Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la république, certains comités cherchent de nouveaux moyens de sécuriser les familles qui risquent l’expulsion en organisant notamment des parrainages citoyens et en faisant intervenir des élus locaux dans les procédures de régularisation. Le comité Paris Nord-Ouest semble quant à lui plus réticent : « les familles espèrent trop de ces parrainages, nous ne voulons pas leur donner trop d’espoir », confie Marie-Cécile.
Cependant, ici comme ailleurs, les militants savent qu’ils doivent innover et se renouveler pour permettre au mouvement de durer au point de cultiver une certaine originalité : « RESF, j’appelle ça le machin car c’est une structure qui se cherche en permanence. Nous essayons de construire autre chose car nous voyons bien que les organisations traditionnelles connaissent un essoufflement important. Chez nous, pas de rapport hiérarchique, ni de porte-parole attitré, nous sommes tous sur un pied d’égalité, tous acteurs de ce laboratoire d’expérience ».

La violence des mots contre la violence des faits

Selon le comité Paris Nord-Ouest implanté dans le 18ème arrondissement, les arrestations ne cessent d’augmenter : « des mini-rafles, tout le temps ! La police reste un quart d’heure à un endroit, embarque quelques personnes puis file dans un autre quartier afin que les esprits ne s’agitent pas trop », s’offusque Marie-Cécile. Dans les médias et notamment sur Internet cette réalité semble faire débat : peut-on parler de « rafles » et invoquer à titre comparatif certaines périodes sombres de l’Histoire ? Dans les faits, la politique des quotas se poursuit et Brice Hortefeux à la tête du nouveau ministère pêle-mêle de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité Nationale et de la Coopération, vient d’annoncer son objectif d’éloigner 25 000 sans-papiers d’ici à la fin 2007.
En parallèle, les poursuites à l’encontre de militants du Réseau Education Sans Frontières se font de plus en plus nombreuses. « Heureusement, le regard des gens commence à changer, confie Marie-Cécile. Les sans-papiers ne sont plus aussi facilement assimilés à des délinquants. L’opinion publique se rend progressivement compte que ces derniers ne leur piquent pas leur travail, que leurs enfants fréquentent les mêmes écoles et qu’ils n’ont souvent aucune attache dans leur pays d’origine. On a au moins gagné sur ce plan ! » Le combat continue donc avec pour prochaine échéance une mobilisation nationale le 1er juillet, jour de lancement de la Veille d’été visant à palier aux difficultés liées à la fermeture des écoles pendant les vacances.

Plus d’informations sur le site : http://www.educationsansfrontieres.org

Trois questions à Lilian Mathieu*

Place Publique : Les modes d’actions employés par le Réseau Education Sans Frontière sont-ils d’un genre nouveau ?
Lilian Mathieu : Il y a toujours quelque danger à opposer l’ « ancien » et le « nouveau », et spécialement en matière d’engagement et de mouvements sociaux. Des causes nouvelles apparaissent, comme celle des enfants de sans-papiers, qui rallient de nouveaux militants et qui exigent une certaine inventivité dans les pratiques protestataires.
Pour autant, cette inventivité se fait davantage par adaptations de pratiques préexistantes ou par transfert de savoirs et savoir-faire militants antérieurs que par de la création ex nihilo. Les invitations à harceler les préfectures de courriels visant à défendre de jeunes étrangers menacés d’expulsion, qui sont une forme d’action privilégiée par RESF, sont une réplique des « actions urgentes » menées de la même manière et avec le même objectif par le mouvement contre la double peine, qui elles-mêmes étaient une adaptation des harcèlements par fax utilisés dans les années 90 par d’autres mouvements comme Act Up.

P.P. : Qui sont les militants du Réseau Education Sans Frontières ?
L.M.
 : Ce mélange d’ancien et de nouveau dont nous parlions précédemment se retrouve au niveau du public qui compose les comités RESF : on y trouve bon nombre de militants aguerris, associatifs, syndicalistes et parfois militants politiques qui transfèrent leurs compétences au profit de la défense des enfants de sans-papiers ; militants auxquels viennent se greffer des citoyens qui n’avaient auparavant pas de réels engagements ou des engagements plus consensuels.
Les parents d’élèves vont par exemple mettre en avant, pour expliquer leur engagement au sein de RESF, l’indignation qu’ils ont ressentie en apprenant que tel ou telle petit-e camarade de leur propre enfant risquait d’être expulsé. Mais là encore, il ne faut pas se laisser prendre à l’apparente « spontanéité » de ces engagements. Les entretiens biographiques que je mène actuellement avec des militants et militantes de RESF indiquent qu’ils ont fréquemment été socialisés dans des valeurs humanistes - issues d’une éducation chrétienne notamment -, ou qu’ils ont dans leur jeunesse été exposés à une forme de minimale politisation.
Ces valeurs humanistes, cet intérêt pour la chose publique ou ces dispositions contestataires avaient parfois été comme « mises en sommeil » et n’avaient pas débouché jusqu’à présent sur des investissements militants. C’est lorsque ces personnes ont pris connaissance d’une situation pour eux intolérable, la menace d’expulsion d’un enfant qui fréquente la même école que leurs propres enfants, que ces dispositions ont été comme réactivées et ont débouché sur un engagement effectif.

P.P. : Cette façon de s’engager se fait-elle sans visée politique large ? Correspond-t-elle à une vision de l’engagement comme acte ponctuel et localisé uniquement sur un espace proche (l’école, le quartier) ?
L.M.
 : La défense de la cause générale des sans-papiers n’est pas méconnue ni minorée, au contraire, mais elle n’est pas forcément au principe de l’engagement. Elle apparaît (en tout cas pour les militants les moins « politisés » au préalable) dans un second temps, parce qu’elle est parvenue à s’incarner dans des personnes bien identifiées, et comme une conséquence logique d’un engagement de proximité, autour d’un établissement scolaire précis et des enfants qui le fréquentent.
Il n’y a donc pas lieu d’opposer défense « affective » d’individus singuliers et défense de principes généraux et abstraits : les deux se tissent progressivement et finissent par être inextricablement liés. Ce qui explique que, le plus souvent, l’engagement ne s’estompe pas après que les enfants aient été régularisés, mais qu’il se déplace voire s’étende ; il arrive fréquemment que des personnes qui ont commencé à militer au niveau de « leur » école, prennent ensuite des responsabilités au niveau de leur comité RESF local.

*Chercheur au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne et auteur de "Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux" (Textuel, 2004) et de "La double-peine : histoire d’une lutte inachevée" (La Dispute, 2006)


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